6
Des démons. Les Seigneurs de l’Ombre. Autrefois guerriers d’élites des dieux des l’Olympe, à présent porteurs de toutes les plaies de la terre. Gwen savait que chacun d’eux gardait un démon si terrible que l’enfer lui-même n’en avait pas voulu : Maladie, Mort, Misère, Douleur, Passion…
« Et moi, je suis enfermée dans un avion avec ces monstres. »
L’avion, justement, était de plus en plus secoué et perdait de l’altitude à une allure inquiétante. Mais les Seigneurs de l’Ombre n’avaient pas l’air de s’en formaliser et continuaient à se rapprocher lentement d’elle pour l’encercler. Le cœur de Gwen battait furieusement, mais le bruit sourd du sang qui affluait à ses tympans ne suffisait pas à couvrir les geignements de la harpie… Son crâne n’était plus qu’une caisse de résonance. Elle en était assourdie, elle n’arrivait plus à réfléchir.
Elle s’en voulait de ne pas avoir compris plus tôt qui étaient ces guerriers. De nombreux signes auraient dû l’alerter. Elle les avait vus combattre dans les catacombes, elle avait compris qu’ils étaient immortels… Et puis… Les yeux rouges et iridescents de Sabin quand elle l’avait rencontré… Ce papillon tatoué sur son ventre…
« Je suis vraiment trop sotte…»
Elle n’avait jamais eu l’occasion de voir le papillon des autres guerriers et elle comprenait maintenant pourquoi… Ils avaient pris soin de lui dissimuler la marque qui permettait de les identifier.
Elle aurait bien voulu connaître le nom du démon qui habitait Sabin. Ce démon qui avait réussi à la fasciner, à lui inspirer le désir de caresser et d’embrasser, d’être caressée et embrassée.
Ses sœurs lui avaient toujours parlé avec admiration des Seigneurs de l’Ombre. Sans doute rêvaient-elles d’égaler ces guerriers féroces et impitoyables. Mais Gwen n’était pas comme ses sœurs, et les démons ne lui inspiraient que de l’effroi.
« Je dois m’éloigner d’eux au plus vite. Ils finiront par me tuer. Ou bien ma harpie se déchaînera pour leur ressembler. »
Elle regrettait presque de ne plus être prisonnière des chasseurs.
— Il faut absolument que vous cessiez de hurler, Gwen.
En dépit des cris perçants de la harpie, la voix dure et familière de Sabin parvint à se frayer un chemin jusqu’à sa conscience.
— Gwendolyn, mon cœur, vous devez vous calmer, sinon vous allez nous faire du mal. Vous ne voulez pas nous faire du mal, n’est-ce pas, ma chérie ? Nous sommes les gardiens des démons de la boîte de Pandore, c’est vrai, mais cela ne fait pas de nous des êtres maléfiques. Il me semble que nous l’avons prouvé en vous aidant, vous et vos compagnes d’infortune. Nous n’avons pas l’intention de vous nuire.
Pour l’instant c’était vrai. Mais pouvait-on faire confiance à un démon ? Un démon ne se gênait pas pour mentir, ni pour frapper sans préavis. « Tout comme les harpies », dit dans son crâne la voix de la raison.
Elle fit un effort pour se calmer et examiner froidement la situation.
Elle venait de passer deux jours avec les Seigneurs de l’Ombre et elle était toujours en vie. Elle n’avait rien à leur reprocher, pas même une égratignure. Si elle ne contrôlait pas sa panique, la harpie allait bientôt se libérer, prendre le dessus, donner libre cours à son besoin effréné de détruire. Elle risquait même de s’en prendre au pilote de l’avion et de provoquer un accident. Il était temps qu’elle se reprenne.
Peu à peu, les cris de la harpie se calmèrent. Les guerriers n’avançaient plus et ne disaient plus rien. Ils s’étaient figés et attendaient. En dépit de sa gorge enflée, Gwen fit un effort pour respirer profondément et calmement.
— C’est bien, lui dit Sabin.
Il se tourna vers ses compagnons.
— Vous pouvez vous rasseoir, poursuivit-il d’un ton ferme. Tout va bien. Je contrôle la situation.
L’esprit de Gwen, libéré de l’emprise de la harpie, redevint clair. Le monde autour d’elle reprit ses couleurs habituelles. Elle avait frôlé le pire. À ce stade de la transformation, c’était un miracle qu’elle ait réussi à museler sa harpie.
Les Seigneurs de l’Ombre obéirent, mais s’éloignèrent à reculons, sans doute pour éviter de tourner le dos au danger potentiel qu’elle représentait toujours à leurs yeux. Sans doute aussi pour intervenir si elle tentait de s’en prendre à leur chef.
Les yeux couleur chocolat de Sabin restèrent fixés sur elle et son regard lui parut féroce, mais il leva les mains en signe de reddition.
— N’ayez pas peur, je ne ferai rien. Je vais simplement attendre que vous vous calmiez.
Se calmer… Il n’avait que ce mot à la bouche. C’était facile à dire ! Si seulement elle avait pu respirer normalement… De nouveau, elle eut un vertige et une zone sombre borda son champ de vision.
— Comment puis-je vous aider, Gwen ?
Elle entendit le frottement de ses semelles quand il avança d’un pas vers elle, puis elle sentit sa chaleur l’envelopper.
— Besoin d’air, parvint-elle à articuler en dépit du nœud qui lui serrait la gorge.
Les mains de Sabin se posèrent sur ses épaules pour exercer une pression douce, mais ferme, vers le bas. Trop faible pour lui opposer la moindre résistance, elle se retrouva assise dans l’un des beaux fauteuils rouges.
— J’ai besoin d’air…
Sabin se laissa tomber à genoux devant elle, avec son corps puissant entre ses cuisses, puis il lui prit le visage à deux mains pour l’obliger à le regarder. Son regard intense devint le centre de son univers, un point fixe et rassurant dans le tourbillon qui l’agitait.
— Je vais vous en donner, murmura-t-il tout en lui caressant la joue de son pouce calleux. Vous voulez bien ?
Lui donner quoi ? Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire et peu lui importait. Elle souffrait de plus en plus, un poids lui comprima soudain la poitrine, une douleur aiguë lui vrilla les côtes. Elle sursauta.
— Vous êtes bleue, mon trésor, reprit Sabin. Je vais placer ma bouche sur la vôtre pour vous insuffler de l’air. D’accord ?
— Et s’il s’agissait d’une ruse ? Et si c’était juste pour… ?
— Tais-toi, coupa-t-elle.
Malgré la brume qui lui obscurcissait l’esprit, elle eut conscience que ce murmure dans son crâne ne venait pas d’elle. La voix obéit et se tut. Si seulement ses poumons acceptaient maintenant de s’ouvrir…
— Je… Je…
— Vous avez besoin d’aide, insista Sabin. Laissez-moi faire.
Il lui saisit fermement la nuque et l’attira à lui, tout en venant à sa rencontre. Leurs bouches se joignirent, mêlant leur chaleur. Elle sentit une langue brûlante écarter ses dents, et soudain un air tiède et mentholé se fraya un chemin dans sa gorge.
Elle referma ses bras sur lui, sans qu’il le lui demande, le retenant captif, pressant ses seins ronds contre son torse dur. À travers son T-shirt, elle sentit la chaîne qu’il portait autour du cou et poussa un petit cri parce qu’elle était glacée, tout en avalant avidement l’air qu’il continuait à lui offrir.
— Encore…, murmura-t-elle.
Il n’hésita pas et souffla longuement. De nouveau, une colonne mentholée coula dans sa gorge. Peu à peu, son vertige se dissipa, ses idées devinrent plus claires, les ténèbres firent de nouveau place à la lumière. Le rythme frénétique qui agitait son cœur changea pour une valse lente.
Et soudain elle fut envahie du désir d’embrasser Sabin, de l’embrasser vraiment, de le goûter. Elle ne pensa plus au démon qui vivait en lui. Pas plus qu’à ses compagnons, qui les observaient. Il n’y avait plus qu’elle et lui au monde. Il avait réussi à l’apaiser, à la sauver de sa harpie. Il la serrait dans ses bras et elle se prit de nouveau à rêver de leurs corps enlacés et couverts de sueur.
Elle enfouit ses doigts dans la masse soyeuse de ses cheveux et enroula sa langue autour de la sienne. Il avait un goût de citron, avec un soupçon de cerise. Elle laissa échapper un gémissement. C’était bien plus fort, plus entêtant, plus délicieux que tout ce qu’elle avait imaginé. Elle inclina légèrement la tête pour recommencer sous un angle plus commode.
— Sabin…, haleta-t-elle.
Elle eut envie de le remercier, de lui dire que c’était merveilleux. Jamais elle ne s’était sentie aussi protégée, aimée. Jamais non plus elle n’avait éprouvé un tel désir pour un homme. Pas avec un simple baiser. Un baiser qui avalait sa peur. Toute sa peur. Elle songea qu’avec lui, elle pourrait peut-être s’abandonner totalement, sans craindre la harpie.
— Je veux…, murmura-t-elle.
Mais au lieu de lui obéir, il s’arracha à son étreinte et recula.
Elle eut envie de hurler. Son corps avait besoin de lui. Cette brutale séparation lui causait une véritable souffrance physique.
— Sabin…, répéta-t-elle en le regardant intensément.
Il haletait, lui aussi. Il avait pâli. Mais dans ses yeux elle ne lut que de la détermination. Pas une seule étincelle de passion.
Elle en fut si mortifiée qu’elle reprit brutalement pied dans la réalité. Autour d’elle, les compagnons de Sabin ricanaient.
— Je n’aurais jamais cru ça, disait l’un.
— Tu es bien naïf, ça crevait les yeux.
— C’est toi, le naïf. Je ne parle pas du baiser, mais du fait qu’il ait réussi à la calmer. Son regard avait déjà changé et elle avait des griffes au bout des doigts. Vous n’avez pas vu qu’elle était sur le point de fondre sur nous ? Je suis donc le seul à me souvenir de ce qui s’est passé dans les catacombes ?
— Sabin est peut-être un passage vers le paradis, comme Danika, proposa quelqu’un. La harpie a peut-être vu des anges pendant qu’il embrassait Gwen.
Un concert de ricanements accueillit la remarque.
Gwen sentit le rouge lui monter aux joues. Elle ne comprenait pas la moitié de ce qu’ils venaient de se dire, mais l’autre moitié la tétanisait de honte. Elle avait embrassé devant des témoins hilares un guerrier-démon qui ne la désirait pas.
— Ne fais pas attention à eux, dit Sabin d’une voix si gutturale qu’elle lui écorcha les oreilles. Concentre-toi sur moi.
Leurs regards se heurtèrent, brun contre or. Elle se recroquevilla dans son fauteuil, pour mettre entre eux de la distance.
— Tu as toujours peur de moi ? demanda-t-il en inclinant la tête de côté.
Elle releva fièrement le menton.
— Pas du tout.
Mais elle mentait. Elle avait peur. Peur de ce qu’elle ressentait pour lui. Peur d’oublier de nouveau qu’il était un monstre. Peur qu’il ne la prenne plus jamais dans ses bras. Peur que l’homme doux et protecteur qui se tenait devant elle ne soit qu’un leurre destiné à dissimuler un démon prêt à la dévorer.
Comme tu es lâche…
Elle se demanda où elle avait trouvé le courage de l’embrasser.
— Tu en es sûre ? insista-t-il en haussant un sourcil.
— Je ne mens jamais, assura-t-elle.
Mais cela aussi était un mensonge.
— Très bien. À présent, écoute attentivement, parce que je ne voudrais pas être obligé de revenir sur le sujet. Je suis le gardien d’un démon.
Il lui broya les avant-bras.
— Tout cela parce que j’ai commis l’erreur d’ouvrir la boîte de Pandore, il y a de cela des siècles. Pour me punir, les dieux m’ont condamné à garder l’un des démons qu’elle contenait, comme tous les guerriers que tu vois dans cet avion. Au début, nous n’avons pas su contrôler cette part obscure de notre être, et nous avons répandu le mal autour de nous. Mais nous avons changé. Nous avons appris à maîtriser les démons de Pandore. Tu n’as rien à craindre de nous, je te l’ai déjà dit. Est-ce clair, jolie rouquine ?
Jolie rouquine… Tout à l’heure, pendant qu’il essayait de la calmer, il l’avait appelée « mon cœur » ou quelque chose d’approchant. « Ma chérie » ? Non… « Mon trésor » ! Il l’avait appelée « mon trésor ». Elle battit des paupières. Ce féroce guerrier dont la main tranchait sans hésiter la gorge d’un homme l’avait appelée « mon trésor ».
Mais s’il la considérait comme un précieux trésor, pourquoi ne lui avait-il pas rendu son baiser ?
— Nous avons atteint notre destination, déclara dans le haut-parleur une voix étrangère.
Le pilote, sûrement… Il paraissait soulagé. Elle se sentit vaguement coupable d’avoir perturbé le voyage.
— Nous allons bientôt entamer notre descente, ajouta la voix. Vous devez regagner vos sièges.
Sabin ne bougea pas.
— Gwen, nous arrivons, dit Sabin. Tu ne vas pas t’enfuir quand nous aurons atterri ?
— Pourquoi me poser la question maintenant ? J’aurais pu m’enfuir, si je l’avais voulu.
— C’est vrai, tu n’as pas tenté de t’enfuir.
— J’avais peur d’affronter le désert, murmura-t-elle.
Il fronça les sourcils.
— Peur ? Je crois plutôt qu’une partie de toi a envie de rester avec nous. J’ignore pourquoi, mais c’est évident. Et tu le sais aussi bien que moi.
Il avait raison, et elle ne chercha pas à nier. Mais pourquoi ? Pourquoi désirait-elle rester avec ces guerriers ?
Tu connais très bien la réponse à cette question. C’est pour lui que tu restes. Pour Sabin.
Elle le dévisagea et son regard s’attarda sur les fines rides autour de ses yeux, sur les ombres pointues de ses cils, sur sa mâchoire crispée. Elle entendait battre son pouls irrégulier et l’idée la traversa soudain qu’il était peut-être, lui aussi, attiré par elle et qu’il tentait de résister, comme elle.
Était-ce parce qu’une femme l’attendait à Budapest ? Était-il marié ?
Elle serra les poings et planta ses ongles dans ses paumes.
Qu’est-ce que ça peut te faire qu’il soit marié ? Tu ne veux tout de même pas d’un Seigneur de l’Ombre ?
— Gwen ? Tu n’as pas répondu à ma question. As-tu l’intention de chercher à t’enfuir ?
La manière dont il avait prononcé son nom fit à Gwen l’effet d’une gifle et d’une caresse en même temps. Elle frissonna. Elle était heureuse qu’il réclame son aide, même si elle le soupçonnait d’être capable d’user de la force si elle refusait.
— J’aurais dû déjà m’enfuir, murmura-t-elle.
— T’enfuir vers quoi ? Vers une vie de regrets ? Une vie durant laquelle tu n’aurais cessé de te demander pourquoi tu n’avais pas accepté d’agir contre des hommes qui t’ont torturée ? En te demandant de me seconder dans ma lutte contre les chasseurs, je t’offre une chance de te venger. Et bien plus encore…
— C’est-à-dire ?
— J’ai appris à contrôler le monstre qui vit en moi et je peux t’aider à contrôler ta harpie. Tu n’as pas envie de mettre tes pouvoirs au service d’une juste cause ?
Depuis toujours, elle rêvait de rencontrer son père, de gagner le respect de sa famille, et de contrôler sa harpie. Ainsi, en restant avec les Seigneurs de l’Ombre, elle avait une chance de réaliser l’un de ses rêves. Une toute petite chance… Mais qui valait la peine d’être tentée.
— Très bien, concéda-t-elle. Je vous aiderai de mon mieux.
Sabin ferma les yeux. Il paraissait immensément soulagé. Son visage se détendit. Il avait l’air d’un enfant.
— Merci, dit-il en souriant.
Elle le contemplait, attendrie, quand l’avion eut de nouveau un soubresaut. Elle fut propulsée en avant et Sabin en arrière.
— À une condition, ajouta-t-elle tandis qu’ils se redressaient.
— Laquelle ? demanda-t-il d’un air méfiant.
— J’ai besoin de mes sœurs. Je… Je veux qu’elles puissent me rejoindre au château.
Elle avait honte d’avoir à leur avouer qu’elle avait été enlevée et retenue prisonnière. Mais elles lui manquaient trop. Elle allait devoir oublier son orgueil.
— Tu voudrais faire venir tes sœurs au château ? Mais nous serions entourés de harpies !
— J’espère que c’est de la joie, et pas du dégoût, que tu exprimes, dit-elle d’un ton offensé. Mes sœurs ont castré des hommes pour moins que ça.
Sabin pinça les lèvres.
— Invite-les, soupira-t-il. Et que les dieux nous protègent.